Les bar-tabacs, les cafés-snacks, les bistrots de quartiers sont tantôts encensés comme des temples de la mixité sociale tantôt décriés et vus comme des lieux qui inciteraient à la consommation. Comme l’écrit Jean-Laurent Cassely dans La France des bars-tabacs, ce lieu “concentre, sur son simple nom, fascination et répulsion”.
Pourtant, bien plus qu’un simple lieu de consommation, il est une “bulle de convivialité” selon Cassely, un “catalyseur de sociabilité”, selon le sociologue Pierre-Emmanuel Niedzielski.
Le café devient un bureau, une extension de chez soi, un nid que chacun·e façonne à sa guise. Comme le souligne Pierre Boisard dans La vie de bistrot, ce sont les relations humaines qui s’y nouent qui en font un lieu précieux, un espace intermédiaire entre l’intimité et l’extérieur, entre l’ouverture et la fermeture. Une porosité rare, presque subversive, dans un monde où il est de plus en plus compliqué de s’approprier les espaces publics.
Ce sont ces réflexions qui nous ont poussés à rencontrer Claudia, propriétaire d’Universo Panini — ou Chez Piero — un snack-bar-café à Thônex. Ce lieu, décrit par les éducateurs des Établissements publics pour l’intégration (EPI) comme un pont vers la ville pour les résidents des EPI, incarne une forme d’hospitalité discrète mais essentielle. Ici, la porte s’ouvre volontiers, et avec elle, une question fondamentale : Comment un lieu devient-il un catalyseur de sociabilité, dernier rempart contre l’isolement ? Comment rend-on un espace accueillant et chaleureux, qui traverse les classes sociales et les types de publics ?
Rencontre inspirante avec Claudia. Une rencontre qui rappelle que les bars-tabacs, les cafés, les bistrots, ne sont pas que des commerces. Ce sont des lieux de vie, des gardien·ne·s d’hospitalité. Des espaces où l’on s’accoude au zinc, pas seulement pour consommer, mais pour exister, ensemble.
Julia : Est-ce que vous pourriez vous présenter brièvement et me dire depuis combien de temps Universo Panini existe ?
Claudia : Universo Panini, c’est une longue histoire. On est là depuis 2003, c’est avec mon mari qu’on a acheté cet établissement au départ. C’était plutôt son projet à lui que le mien, c’est lui qui m’a tout appris. C’est devenu notre petit univers - il s’appelle Universo panini d’ailleurs. C’était vraiment son bébé à lui, il voulait cet établissement. Il avait un sens de l’accueil qui était tout à fait à lui. Il avait ce sens empathique envers les gens. Donc quand on parle de l’accueil, c’est surtout lui. C’est lui qui nous a transmis toute sa manière à lui de faire. Évidemment, nous, on fait avec nos personnalités, mais lui il avait vraiment quelque chose de spécial. Il avait une lumière assez spécifique, les gens l’aimaient facilement.
Julia : C’est quoi qui faisait que son accueil était si spécial selon vous ?
Claudia : C’était lui tout simplement, ça faisait partie de lui, de sa personnalité. Il pouvait voir un enfant, une personne âgée, une personne handicapée, n’importe qui qui avait besoin d’aide, il était là, même s’il ne connaissait pas la personne. Il avait une joie de vivre qui était contagieuse. Les personnes qui viennent de l’établissement des EPI par exemple, il les accueillaient comme il accueillait tout le monde. Mais je pense que ce qui touchait les gens, c’était sa lumière. Il était spontané, il rigolait tout le temps. Les gens l’aimaient tout de suite.
Julia : Comment s’est tissée la relation avec les Etablissements publics pour l’intégration (EPI) [EB1] ? C’est parce que les résidents passaient, petit à petit, qu’ils ont vu qu’ils pouvaient venir boire un café, ou il y a eu un déclencheur particulier ?
Claudia : Je pense que le passage, déjà, c’était quelque chose. Mon mari, à l’époque, évidemment, il disait bonjour à tout le monde. C’était quelqu’un qui s’adressait vraiment aux gens par leur prénom. Ça ça touchait aussi beaucoup les gens. On connaissait aussi des gens qui travaillaient sur place, des éducateurs par exemple. Petit à petit, ils ont commencé à venir. Je pense que quelqu’un a dû parler, dire que c’est un endroit où l’on est bien accueilli. Parce que c’est pas évident d’accueillir des gens qui ont un certain handicap. Il y a beaucoup d’handicaps différents. Il y a des gens calmes, mais il y a des handicaps aussi plus lourds. Parfois ce n’est pas facile parce que certains peuvent crier énormément, ou vont bouger beaucoup aussi. Mais ça n’a jamais été un problème. Je pense que les éducateurs voient aussi à quel moment il y a moins de monde, le meilleur moment où venir. Donc évidemment, ils ont toujours été bien accueillis ici. On connaît beaucoup de résidents, et on connaît leur prénom. Ils sont parfois tout contents quand on dit « Bonjour David ! ». D’autres fois ils sortent, ils ne nous regardent même pas. On comprend, on leur dit « Ah, t’es fâché aujourd’hui, c’est pas grave. ». On a connu David et plein d’autres. Certains sont décédés aussi. Mais voilà, on essaye de garder cet accueil joyeux. Oui, joyeux.
Julia : Pour être passé devant votre établissement plusieurs fois, j’ai remarqué qu’il y a une vraie mixité sociale dans vos clients, qu’en pensez-vous ?
Claudia : Oui, c’est vrai. Déjà, ici à Genève, c’est mixte. On trouve de toutes les nationalités. Mais c’est vrai qu’ici, on est très local. C’est surtout les gens d’ici, de Thônex, de Chêne-Bourg et des petits endroits à côté. C’est beaucoup de personnes âgées aussi. Des personnes âgées, des personnes seules. Je pense qu’on fait beaucoup de social dans notre métier. Il y a la solitude, d’autres problématiques comme la dépression. On est face à beaucoup de choses. On a une manière de voir la vie qui est assez positive, c’est nous, on est comme ça, et peut-être les gens le ressentent aussi. Quand une personne vient ici, qu’elle n’est pas bien, évidemment on va l’écouter. Et on va lui donner un petit sourire, un petit encouragement. On encourage les gens. On ne va pas les encourager dans leur mal-être, on va tout de suite essayer de les sortir de là. Une dame qui me dit : « Ah il pleut beaucoup aujourd’hui » avec un air triste, je lui réponds « Écoutez, mais vous avez regardé les petits fleurs là-bas en face ? Elles sont toutes contentes d’avoir cette pluie. » Et la dame, elle a rigolé, elle n’a pas su quoi répondre. Donc il y a des choses comme ça qu’on essaye d’encourager tout simplement, de montrer que la vie est belle et qu’on a la chance d’être là. Moi, j’ai la chance d’être là aussi, de pouvoir grandir et apprendre. On apprend tous les jours et on apprend de tout le monde.
Julia : C’est beau, vous voyez vraiment votre endroit comme un lieu où tout le monde a sa place, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap aussi, un vrai lieu de vivre ensemble ?
Claudia : Tout à fait. Déjà, les personnes nous connaissent depuis très longtemps parce que ça fait un moment qu’on est là. On connaît notre histoire, parce que mon mari est décédé il y a cinq ans. Nos enfants sont nés ici, tout le monde connaît leurs prénoms, ce qu’ils font. Nous on connaît la vie des gens aussi. Mais on ne va pas trop loin non plus, on garde une certaine limite de protection. On demande si ça va, si le mari va mieux, si le chien est en forme. Il y a un respect de la personne chez nous, de son âge, de sa situation. Il y a une connexion sincère, on va dire. On ne lui demande pas des nouvelles juste pour faire du commerce. Non, vraiment, on veut savoir si la personne va bien, si elle a besoin d’aide. On est prêt aussi à faire des choses pour les gens, si c’est dans nos moyens.
Julia : Un lieu où des liens ou des réseaux de solidarité peuvent se tisser ?
Claudia : Oui, tout à fait. Il y a des gens qui ne se connaissaient pas avant de venir ici. C’était mon mari qui était très fort pour ça, parce que lui, il connaissait bien tout le monde. Il approfondissait un peu plus. Lui, il était beaucoup plus… Mais ça, c’était sa personnalité. Et puis, s’il voyait un client, des clients qui étaient tout seuls, souvent ils les présentaient : « Ah, mais tu ne connais pas son mari ? » « Ah oui, Maria viens, je te le présente. » Et puis, tout d’un coup, ces deux personnes venaient ensemble, elles prenaient le café. Il y a beaucoup de liens qui se sont tissés ici. Des amitiés, il y en a pas mal eu. Des belles amitiés existent encore aujourd’hui. Il y a deux petites dames qui se sont connues ici. Maintenant elles sont toujours ensemble. Elles vont au cinéma, elles font des voyages et tout. Il y a des amoureux aussi qui sont sortis d’ici. Donc il y a beaucoup d’histoires. C’est beau. C’est très beau.
Julia : Est-ce que vous avez déjà eu un retour des éducateurs, des EPI ou des résidents ? Les résidents, vous voyez qu’ils sont contents quand ils viennent, mais vous avez eu un retour des éducateurs ?
Claudia : Je pense que le retour, c’est le fait qu’ils reviennent. Surtout quand ils reviennent en privé, pour un petit apéritif ou un café avant d’aller au boulot par exemple. Je pense que ça, c’est le vrai retour, ils reviennent parce qu’ils ont été bien accueillis. C’est un endroit quand même assez familial, on va dire. Je dirais ça, c’est le bon mot qui convient, familial.
Julia : On a fait beaucoup d’entretiens et on demandait un peu quel était le contact extérieur des résidents des EPI. C’est un des premiers endroits qu’on nous a cités. On nous en a vraiment parlé comme un endroit où on se sentait accueilli et où ce lien à l’extérieur, qui est quand même assez difficile à faire, a pu être fait grâce à vous. C’est pour ça qu’on a voulu venir ici. On a trouvé très beau de se dire qu’il y avait des lieux qui accueillaient comme ça et où il y a vraiment quelque chose qui se passe. Je voulais vous le dire.
Est-ce que le reste de votre public, donc pas les personnes en situation de handicap qui viennent, sont parfois surpris ? Est-ce que vous avez eu des commentaires ?
Claudia : Vous savez l’inconnu quand on ne connaît, on ne connaît pas l’handicap de la personne et tout c’est vrai que ça peut faire un peu peur. On entend juste des cris et on ne connaît pas. Il y a une petite dame qui avait peur par exemple, tout simplement, une petite cliente. “j’ai peur parce qu’il crie beaucoup”. Donc ça, c’est peut-être une chose qui a été dite. Sinon, je dirais que c’est la seule chose. Parce que c’est vrai, quand ils viennent ici, ils sont installés, il y a les éducateurs qui s’occupent d’eux, donc il n’y a pas vraiment de débordement. Ça peut être une petite appréhension au début, mais qui passe vite. Les gens qui viennent ici, c’est des habitués. C’est des gens qui viennent depuis des années. Donc ils savent déjà, ils les connaissent parce qu’ils ne les voient pas qu’ici, ils les voient aussi un peu partout dans le quartier. Nous on les connait bien. David par exemple, c’est quelqu’un a qui on tient beaucoup. Il vient avec sa maman aussi, quand sa maman vient le visiter le week-end. Il aime manger ici, sa maman, elle aime aussi beaucoup l’accueil et le café en plus, donc elle vient ici.
Julia : Comment percevez les EPI ? Parce que vous voyez quand même les éducateurs travailler, etc. Qu’est-ce que vous vous dites sur cet endroit et sur ce lieu ? Est-ce que vous avez remarqué quelque chose de spécial, quelque chose qui vous frappe aussi quand les éducateurs viennent ?
Claudia : Alors, je suis surtout très admirative de ce qu’ils font. Parce que c’est peut-être un travail que je ne pourrais pas faire. Peut-être parce que je ne le connais pas, mais je ne me vois pas. Je suis admirative de ça. Et puis, on voit de toutes les couleurs. On voit des gens qui sont très doués. Qui ont vraiment une manière de faire très douce. Tout le monde est différent, mais je sais qu’ils sont bien. En tout cas, quand ils sont là, ils sont… Ils prennent soin des patients, des personnes. Ils sont attentifs à ce qu’ils veulent, ils écoutent. Il y a un résident qui aime trop s’habiller, donc je vois qu’ils ont suivis ce qu’il voulait. Il met sa cravate, il est tout beau. Quand on le lui dit, il est tout content. Donc je pense qu’ils font bien leur job. J’ai vu aussi des gens qui étaient un peu malheureux aussi. Voilà, qui ont été fatigues. Plus que les liens avec les résidents, c’est ce qui s’est passé en équipe je crois.
Julia : J’aimerais juste, ça sort peut-être un peu du scope, mais on travaille beaucoup sur la notion de limite, dans le prendre soin et comment on se protège. Vous avez parlé avant de poser aussi des limites. J’imagine que c’est un lieu aussi où il y a des personnes seules qui arrivent, qui ont leurs problèmes, etc. Comment vous, vous trouvez la juste limite pour vous, pour ne pas que l’accueil vous déborde parfois, que ça devienne trop ?
Claudia : Alors, j’ai appris à m’écouter. J’ai compris avec les années qu’on a cette capacité, en tout cas moi, de ressentir un peu les énergies. Donc, on ressent déjà la personne négative qui vient. Et puis, les limites, oui, je les mets très facilement, j’ai appris à mettre des limites un peu partout. Donc évidemment, on va écouter l’histoire, mais on ne va pas écouter toute l’histoire au complet. À un moment donné, on est occupé, on a autre chose à faire, on a toujours le gentil mot, mais on ne va pas aller plus loin que ça. Il faut déjà que je prenne soin de moi, tout d’abord. Donc, je dis, si je suis bien et on est tous bien, on pourra prendre soin des autres. Mais sinon, c’est impossible.
Julia : Est-ce qu’il y a une autre anecdote qui vous vient en tête d’un résident ? Je ne sais pas, une histoire d’une rencontre ou de quelque chose qui vous viendrait en tête que vous aimeriez raconter ?
Claudia : Déjà, cette anecdote, elle est très jolie de voir ce monsieur avec sa cravate et tout ça. Oui, il y a aussi un autre qui parle espagnol. Il y a un autre monsieur qui est tout content de parler en espagnol. Donc, on lui parle en espagnol. Et puis, il nous répète toujours la même chose, qu’il va danser . Donc, il joue, il danse et il chante. « Je vais chanter ce soir. » L’autre jour, il était chez le coiffeur, il était tout beau. « Mais tu vas où ? » Il m’a dit : « Je vais danser ce soir. » Il est tout content de parler en espagnol, dès qu’il arrive ici il parle tout de suite en espagnol. Et puis, il joue aussi du fait que les autres ne comprennent pas, ses éducateurs par exemple. C’est un moment à lui, privilégié. C’est un moment à lui. Il est trop chou lui aussi.
Julia : Pour vous, c’est quoi la clé du succès pour rendre un lieu hospitalier, pas forcément un bar ou un restaurant, mais même une institution comme les EPI ? Est-ce qu’il y a un conseil que vous aimeriez donner pour rendre un lieu chaleureux ?
Claudia : Je pense que c’est tellement personnel, mais je pense qu’au départ, il faut aimer ce qu’on fait. Il faut apprécier la vie aussi, il faut apprécier la chance qu’on a d’être ici. Et peut-être beaucoup de gens n’en sont pas encore là. Moi, la vie m’a apprise énormément de choses par mes douleurs, évidemment. Avec le départ de mon mari, j’étais face à beaucoup de responsabilités. Quand on aime ce qu’on fait, on le fait avec amour, c’est surtout ça qu’on sent. Et être… comment on dit… vouloir apprendre, vouloir avancer, vouloir remercier, je ne sais pas, qui croit en Dieu, le Dieu, la nature, et tout ce qu’il y a. Je vous parle de quelque chose que peut-être il y a 20 ans, je ne vous aurais pas dit. Aujourd’hui, pour moi, la vie, je ne sais pas, l’arbre là à côté, des fois, je le regarde, surtout l’automne, et je suis là en train de lui parler. Pour moi, la vie, elle est simple, et les choses sont simples. Aujourd’hui, on est là et demain, peut-être pas. C’est pour ça que j’ai, dans tout, tous les jours, dans mon travail, dans ma vie privée, j’essaie de m’améliorer tous les jours. Je me remets en question. C’est bien.