Imaginez plusieurs petites cabanes, des espaces d’exploration, de connexion, de construction, où se rencontrent des usagers, des bénéficiaires, des soignés, des soignants pour questionner la relation entre l’hospitalité et le prendre soin. C’est dans ces espaces de porosité que les fantastiques communs vont observer, expérimenter, créer des récits en s’insérant dans une Histoire existante, en apprenant et construisant avec les usagers un projet audacieux qui vise à s’inscrire dans les démarches de réenchantement du soin.
Les Résidences Merveilleuses sont un dispositif visant à explorer l’hospitalité et le prendre soin sur trois terrains (HUG, EPI, hébergement d’urgence du CausE), en s’appuyant sur cinq principes : immersion dans les réalités quotidiennes, collectif engagé pour des réponses partagées, création d’expériences collaboratives, émergence des défis priorisés par les acteur·rice·s, et documentation pour capitaliser les apprentissages. Structuré en trois phases (observation, expérimentation, partage), le projet mobilise des groupes adaptatifs (résident·e·s, relais terrains, co-résident·e·s, comité terrain) pour co-construire des communs (récits, outils, méthodes) et inspirer d’autres initiatives, tout en ancrant une démarche de design social réplicable et collaborative.
Avant de commencer cette tentative bibliographique, une précaution s’impose. Elle n’a rien d’exhaustif, elle ne prétend pas davantage résumer les auteurices qu’elle convoque. Elle ressemble plus à un billet d’humeur, ou à une fouille archéologique des auteurices que nous avons croisé·e·s sur notre route. Certaines de ces œuvres ont été lues en profondeur, d’autres sont restées à l’état de promesses ou de pistes à explorer.
Quoi qu’il en soit, nous les approchons avec une immense humilité. D’abord parce que leurs pensées débordent largement les quelques mots que nous pourrions retenir ici. Haraway n’est pas réductible à sa speculative fabulation, Ricœur n’est pas seulement l’identité narrative, Lefebvre pas juste le droit à la ville. Chacun de ces noms ouvre un continent bien plus vaste que les fragments que nous sommes venus y chercher.
Cette exploration n’a pas pour objectif de construire un panorama théorique complet. Nous avons plutôt avancé comme on avance dans un paysage inconnu, en repérant des formes, des reliefs. Certain·e·s sont devenus des points de passage, des compagnons momentanés, parfois simplement parce qu’une idée, une phrase ou une question résonnait avec ce que nous tentions de toucher du doigt.
Cette bibliographie est donc moins une tentative de synthèse qu’un carnet de navigation. Des traces laissées par des penseureuses, des artistes et des chercheureuses dont les travaux nous ont aidé à interroger ce qu’est la narration et le récit. Elle est une carte griffonnée, un carnet rempli de repères, de pistes, de croisements, de questions entourées trois fois au crayon.
Le terrain était relativement meuble, et très vite il s’est dérobé. Où chercher quand on veut parler de récit ?
Nous avons commencé à essayer de suivre sa trace, mais il apparaissait partout. Dans les histoires que les personnes racontent sur elles-mêmes. Dans les mythes fondateurs des États, les récits migratoires, dans les institutions, les quartiers. Dans les mouvements sociaux, les photographies, les enquêtes. À une terrasse de café, au téléphone avec nos mères, dans les pratiques artistiques.
Le récit semble être une matière première de la vie collective, une sorte de fil invisible qui relie les expériences individuelles à quelque chose de plus grand. Nous passons notre temps à raconter des histoires, à les transformer, à nous y reconnaître ou à les contester.
Il fallait bien s’accrocher quelque part. Évidemment, c’est Paul Ricoeur qui y est passé le premier. Temps et récit. 1000 pages environ. Faute de temps, c’est la spécialiste Sophie-Jan Arrien que nous avons consultée.
“Comme le suggère la notion même d’identité narrative, cette constitution langagière de l’ipséité a plus précisément lieu chez Ricœur par le biais d’une mise en intrigue, d’un récit, d’une histoire. Non pas une histoire objective, mais l’histoire que chacun se raconte de sa propre vie : la vie personnelle se vit, se constitue et se transforme au fil des narrations qu’elle produit et de celles qu’elle intègre continuellement. (Car aux récits propres qui s’accumulent, se greffent également des récits transmis par la tradition ou la littérature, et qui restructurent en permanence l’ensemble de l’histoire personnelle.) Chez Ricœur, l’identité narrative n’est donc jamais ni parfaitement stable ni définitive — au point même qu’on est en droit de se demander à quoi tiennent exactement l’unité et l’identité du montage narratif qui en découle.”
Arrien, S.-J. (2007). Ipséité et passivité : le montage narratif du soi (Paul Ricoeur, Wilhelm Schapp et Antonin Artaud). Laval théologique et philosophique, 63(3), 445–458. https://doi.org/10.7202/018171ar
Le récit n’est alors pas seulement une manière de raconter ce qui nous arrive. Il participe à la construction de ce que nous sommes, un « je » qui se transforme au fil des récits. Nous nous comprenons à travers les histoires que nous produisons sur nous-mêmes. Cette première découverte nous a ouvert une galerie entière : autofiction, récit de vie, identité narrative.
Ce chemin nous a mené à un autre. Si le récit est si important, alors qui a accès au droit de raconter ? Qui possède les mots ? Qui est entendu ? Qui est considéré comme crédible ?
À cette étape du chemin, nous repassons évidemment sur les traces de Bourdieu, qui nous mène entre autre à celles de la linguiste Maria Candea. Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique. La parole n’est pas répartie équitablement. Certaines voix circulent facilement, d’autres peinent à devenir intelligibles. On lutte sur le fond, sur la forme aussi.
« On pense souvent, à tort, que : Seuls les actes compteraient, pas les mots. Les mots auraient un sens neutre et stable. Langue et société seraient deux choses différentes, il serait absurde de projeter des implications sociales dans des mots. Mais souvent, on ne sait pas que : Le langage joue un rôle actif dans nos interactions. Beaucoup de choses peuvent se jouer dans le langage. Un langage stable et neutre n’existe pas. Les mots ont une histoire dont on ne peut pas aisément les séparer. Le langage peut être à la fois un reflet de nos représentations sociales et un instrument pour les changer. Les luttes ont souvent un aspect linguistique : se saisir des mots, c’est revendiquer non seulement un droit à la parole, mais une vision du monde. »
Maria CANDELA et Laélia VÉRON, Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique, La Découverte, 2019.
Notre piste relie récit et pouvoir. Les récits peuvent émanciper. Ils peuvent aussi enfermer, manipuler ou parler à la place de celleux qu’ils prétendent représenter. Ils peuvent rendre une expérience visible ou au contraire l’effacer.
« Le partage du sensible fait voir qui peut avoir part au commun en fonction de ce qu’il fait et du lieu où il est. Avoir telle occupation en tel type de lieu définit des compétences ou des incompétences au commun. Cela définit le fait d’être ou non visible dans un espace commun, doué d’une parole commune, etc. Il y a donc, à la base de la politique une « esthétique », à entendre en un sens kantien, éventuellement revisité par Foucault : un découpage des temps et des espaces, du visible et de l’invisible, de la parole et du bruit qui définit à la fois le lieu et l’enjeu de la politique comme forme d’expérience. La politique porte sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire, sur les propriétés des espaces et les possibles du temps. »
Jacques Rancières, Entretien La fabrique du sensible, Multitudes
Que se passe-t-il lorsqu’une personne ou un groupe est dépossédé de son histoire ? Et inversement, qu’est-ce qui se produit lorsque les personnes concernées reprennent la main sur la manière dont elles sont racontées ?
C’est peut-être là que nous touchons enfin à ce qui est le plus proche de nos Résidences Merveilleuses. Pas au récit en général, mais à la narration dans le champ social.
À partir de là, la carte commence à changer de forme, et le récit à ressembler plutôt à une pratique qu’à un objet littéraire. Où s’arrête-t-il ?
Michel de Certeau considère la marche comme un espace d’énonciation, Lefebvre que les « lieux parlent et racontent, comme un récit murmuré et un peu brouillé ». Les lieux racontent quelque chose. Le récit n’est plus seulement dans les mots, il est aussi dans les manières d’habiter.
« L’acte de marcher est au système urbain ce que l’énonciation (le speech act) est à la langue et aux énoncés proférés. Au niveau le plus élémentaire, il a en effet une triple fonction « énonciative »: c’est un procès d’appropriation du système topographique par le piéton (de même que le locuteur s’approprie et assume la langue) ; c’est une réalisation spatiale du lieu (de même que l’acte de parole est une réalisation sonore de la langue) ; enfin il implique des relations entre des positions différenciées, c’est-à-dire des « contrats » pragmatiques sous la forme de mouvements (de même que l’énonciation verbale est « allocution », « implante l’autre en face » du locuteur et met en jeu des contrats entre colocuteurs). » La marche semble donc trouver une première définition comme espace d’énonciation ».
Michel DE CERTEAU, L’Invention du quotidien, Gallimard, 1990
« Les maisons paysannes et les villages parlent et racontent, comme un récit murmuré et un peu brouillé, la vie de ceux qui les construisirent et les habitèrent. Tant ils en portent la marque. ».
Henri LEFEBVRE, La production de l’espace, Editions Anthropos, 1974
Nous nous perdons en chemin.
Le Théâtre de l’opprimé, les Community Arts, les démarches participatives, le travail social, la médiation culturelle, la recherche-action, certaines pratiques artistiques ou territoriales. Toutes semblent confrontées à une question similaire quand elles essayent de créer des récits : comment faire émerger des récits qui ne soient pas seulement recueillis, mais véritablement portés par celleux qui vivent les situations ?
Nous arrivons à la fiction. Pas comme échappatoire au réel, mais comme une manière d’agir sur lui.
Haraway parle de fabulation spéculative. La fiction ne consiste pas seulement à inventer des mondes imaginaires, mais à faire advenir des mondes possibles, à rendre pensables d’autres formes d’existence. De son côté, Boal fait du théâtre un espace d’expérimentation où le spectateur devient spect-acteur, capable d’explorer d’autres manières d’agir face aux situations d’oppressions. Dans les deux cas, le récit n’est plus seulement une représentation du réel, il devient un outil pour l’éprouver, le déplacer, le transformer. Raconter pourrait ne pas consister uniquement à décrire le monde tel qu’il est, mais aussi à ouvrir des brèches vers ce qu’il pourrait devenir.
« In looping threads and relays of patterning, this sf practice is a model for worlding. Sf must also mean “so far,” opening up what is yet-to-come in protean time’s pasts, presents, and futures.»
Donna Haraway - SF: Speculative Fabulation and String, 100 Notes, Nº033
« Au fond le théâtre de l’ opprimé, c’est un théâtre qui a pour condition l’appropriation par le spectateur des moyens de production du théâtre; mais plus encore, il doit susciter chez le spectateur le combat pour l’appropriation des moyens de production de sa propre existence. C’est-à-dire qu’il débouche nécessairement sur l’action […] Le théâtre devient ainsi le lieu où on répète l’action future. Il n’est donc pas une manière d’interpréter le passé, mais de préparer l’avenir. »
A. Boal, « Le “Théâtre de l’opprimé” (Entretien entre Augusto Boal, Émile Copfermann, Patrick Sempéray et Pierre Razdac) », Critique communiste, n°28, 1979.
Une dernière zone de fouille semble traverser presque toutes les autres : celle de l’éthique. Car raconter transforme, photographier transforme, enquêter transforme, restituer transforme. Toute mise en récit implique une responsabilité. Une histoire confiée n’est jamais un matériau neutre. Une image n’est jamais un simple document.
« Dans quelles conditions peut-on produire des images des enquêté.e.s ? Comment peut-on utiliser ces images ? Leur diffusion doit-elle s’accompagner de précautions particulières ? Les enjeux éthiques et juridiques liés aux images sont présents de l’entrée sur le terrain jusqu’à la restitution des résultats. Dans ce domaine, les doutes demeurent nombreux sur les « bonnes » pratiques à suivre. »
Burton-Jeangros, Claudine (éd.) (2017). L’éthique (en) pratique : la recherche en sciences sociales. Genève : Université de Genève (Sociograph - Sociological Research Studies, 34)
« La capacité de transmettre suppose une double vigilance : à la fois une vigilance sur les conditions socio-politiques de l’énonciation afin d’assurer la pluralité des prises de parole et des récits ; à la fois une vigilance sur les dispositions « méthodologiques » (qui relève aussi d’une « méthode politique ») retenues par le collectif afin de préserver une réelle disponibilité d’écoute, à savoir notre capacité à accueillir ce que l’expérience nous dit par son récit. »
À ce stade, il semble que nous cherchions plutôt ce que rend possible le récit, pas ce qu’il est. La manière dont il relie des expériences individuelles à des questions collectives. La manière dont il permet à des personnes de se reconnaître, de transmettre, de résister, d’imaginer ou d’agir.
Cette bibliographie est un vrai chantier de fouilles, chaque auteur·ice étant une balise, chaque concept une galerie à explorer, chaque discipline une piste ouverte.
Au fond de toutes ces explorations n’ont fait que renforcer nos questionnements, nourrir nos doutes, et nous ont mis sur une voie : c’est à tâtons, avec la plus grande délicatesse, beaucoup de précaution sur la posture que l’on ne peut qu’avancer lorsqu’on tente de mettre en récit des expériences collectives, des tentatives fragiles, des personnes parfois précarisées.
« Le but des communs, c’est de se mettre ensemble pour penser l’avenir, sans oublier ce qui a déjà été fait. »
Valérie Spagna est directrice de la fondation Carrefour-Rue & Coulou, dont l’objet est de proposer des réponses concrètes et adaptées aux besoins des personnes vivant dans la rue, mal logées ou démunies, en leur offrant hébergement, nourriture, hygiène, accès aux soins, activités et loisirs. En 2024, nous cheminions ensemble à Bruxelles lors d’un voyage exploratoire sur les lieux à impact social. Aujourd’hui, nous continuons de construire ensemble le futur des communs en Suisse Romande.
Elsa Bonjour Valérie, je suis très heureuse d’échanger avec toi aujourd’hui pour discuter d’hospitalité, de lieux, et de prendre soin à Genève. Pour commencer, peux tu te présenter
Valérie J’ai un parcours très ancré dans le travail social à Genève. J’ai terminé l’école sociale en 2004, puis je me suis rapidement orientée vers des structures d’accueil, de jour comme de nuit. J’ai ainsi acquis une connaissance terrain des questions de précarité et de sans-abrisme. L’accueil a toujours été au cœur de mon travail, que ce soit à l’association Bateau Genève, au Club social Rive droite (anciennement “Chez Bouby”), ou encore à la Ville de Genève, où j’ai été responsable des hébergements d’urgence. Dans ces lieux, souvent peu adaptés, nous cherchions avec mes collègues à rendre l’accueil le plus dignifiant possible, pour que les personnes puissent se restaurer, physiquement et psychiquement, même si leur séjour était temporaire. Ensuite, j’ai travaillé dix ans au service social de la Ville de Genève, puis j’ai rejoint l’Armée du Salut. Pendant huit ans, j’y ai dirigé l’hébergement d’urgence, d’abord au chemin Galiffe, puis dans le cadre du projet de reconstruction du Passage, un nouvel hébergement H24 accueillant aujourd’hui 60 personnes sans abri. Ce projet a marqué un tournant : à Genève, l’hébergement d’urgence était traditionnellement nocturne (accueil de 20h à 8h). Le Passage a introduit une approche innovante, avec un accueil continu, 24h sur 24. Cette évolution a ensuite inspiré d’autres acteurs associatifs. Depuis le 1er novembre 2024, je dirige la Fondation Carrefour Rue et Coulou, une institution genevoise historique, fondée par Noël Constant, pionnier du travail social de rue. La Fondation couvre un large spectre : besoins fondamentaux (hygiène, soins, alimentation), hébergement, mais aussi accès à la culture, aux activités de loisirs, et à la vie sociale.
L’idée est de ne pas se limiter aux besoins vitaux, mais de permettre aux personnes de retrouver une place dans la société, de s’exprimer, de participer.
Noël Constant a toujours veillé à créer des dispositifs adaptés aux besoins réels des personnes, en s’inspirant de leur parole et de leur expérience. La Coulou, par exemple, est le premier hébergement d’urgence de la Fondation, né en 1986 dans l’urgence, et qui fête ses 40 ans cette année. Mon parcours m’a aussi permis de me former, notamment via un DU sur le logement d’abord à Lyon, ce qui m’a ouvert les yeux sur les approches comme le Housing First. J’ai également eu l’opportunité de voyager en Finlande, aux Pays-Bas, en France Paris, Lyon, Lille) pour découvrir des projets innovants en faveur des personnes précaires ou sans abri, et m’en inspirer pour Genève, en les adaptant au contexte local. Genève est un canton riche, avec des organisations internationales, mais aussi une précarité sociale très visible. Ce contraste me frappe : comment, dans une ville aussi aisée, des personnes peuvent-elles vivre dans une extrême précarité ? C’est une question qui me passionne. Aujourd’hui, avec mon équipe et l’histoire de la Fondation, nous cherchons à pérenniser ce qui existe et à faire évoluer nos prestations pour répondre aux besoins actuels.
Elsa Merci, Valérie. Pour rebondir sur ce que tu disais à propos de l’inspiration venue d’ailleurs : est-ce que tu pourrais nous en dire plus ? Est-ce que tu peux aussi nous parler des éléments qui t’ont particulièrement marquée à Bruxelles, où tu as participé à un voyage exploratoire (lien) organisé par les Fantastiques Communs?
Valérie Bruxelles m’a vraiment interpellée. En visitant certains lieux, je me suis dit : “Mais nous, à Genève, on a déjà connu ça !” Je pense notamment à la période des squats, comme le site d’Artamis, un lieu occupé par des associations, des artistes, des lieux culturels, mais aussi des personnes en situation de précarité ou de sans- abrisme. Ces espaces permettaient à des gens de se poser, de trouver une place, de participer à la vie collective. Aujourd’hui, la plupart de ces squats ont fermé. Il reste la Galerie ou le squat de la Tortue à Malagnou, mais cette vie alternative a largement disparu. Les personnes sans abri se tournent désormais vers les hébergements d’urgence. À Bruxelles, j’ai découvert des lieux où cohabitaient activités culturelles, hébergement, petits jobs, et une vraie dimension collective. J’ai pensé : “Comment pourrait-on recréer ça à Genève ?” À la Fondation Carrefour Rue, j’ai retrouvé cette philosophie. Par exemple, à la Villa Bollacre, notre siège, il y a des bureaux administratifs, mais aussi un pôle culturel avec une radio, un journal La Feuille de Trèfle), des scènes ouvertes Le Code Barre), et même un intendant qui habite sur place et s’occupe du jardin. C’est un lieu vivant, où circulent des bénéficiaires, des bénévoles, des artistes… Chacun y trouve sa place. La Fondation gère aussi des arcades solidaires, comme une friperie ou une jouetterie dans le quartier des Grottes, tenues par des bénévoles et des personnes en réinsertion. Ces lieux permettent aux gens de se sentir utiles, considérés, et de retrouver un sens à leur existence. C’est fondamental, surtout dans une société aussi individualiste que la nôtre. Avec le Covid, beaucoup de ces dynamiques se sont refermées. Les associations ont dû adapter leur accueil, et certaines activités ont disparu. Aujourd’hui, il est crucial de redéployer des dispositifs ouverts, où les gens peuvent se poser, trouver une écoute, participer. À Genève, ces lieux se font rares. Pourtant, c’est essentiel pour lutter contre l’isolement et la souffrance psychique, qui touchent de plus en plus de personnes. Nous avons une responsabilité, en tant qu’acteurs associatifs, de ne pas oublier ces publics.
Elsa Tu parles de la notion de tiers-lieu, qui est très en vogue en France. Est-ce que ce concept pourrait s’appliquer à Genève ? Ou est-ce qu’il faudrait plutôt inventer un autre terme, plus adapté au contexte local ?
Valérie Je ne suis pas sûre que le terme tiers-lieu soit la solution. À Genève, il y a toujours eu des lieux ouverts, d’accueil libre, où les gens pouvaient s’approprier l’espace. Le problème, c’est que ces lieux se sont raréfiés, surtout après le Covid. Aujourd’hui, il faudrait les multiplier, dans chaque quartier, et les rendre accessibles à tous, sans distinction. Les tiers-lieux dont on parle souvent sont parfois réservés à une élite – des universitaires, des professionnels… Or, il faut des espaces où chacun se sente bien, sans jugement, sans pression. À Genève, il y a des initiatives, comme le Pavillon Sicli ou les Espaces de Quartier de la Ville, mais ils ne vivent pas toujours aussi bien qu’on le souhaiterait. L’enjeu, c’est de créer des lieux où l’on peut se poser, discuter, participer, sans avoir à répondre à des attentes précises. Et surtout, il faut former les travailleurs sociaux à cette notion d’accueil libre : aller vers les gens, prendre le temps de les écouter, gérer des situations parfois complexes.
L’accueil, ce n’est pas juste ouvrir une porte. C’est prendre le temps, écouter, quel que soit le parcours de la personne.
Aujourd’hui, avec la montée des souffrances psychiques, nous devons aussi nous outiller pour accueillir ces publics, en collaboration avec des professionnels de la santé mentale.
Elsa Et justement, en parlant de participation, comment faire pour inclure les personnes concernées – celles qui vivent la précarité au quotidien – dans la réflexion et la construction de ces lieux ?
Valérie C’est une question difficile. Les Fantastiques Communs, par exemple, sont un groupe de personnes qui vont bien, qui ont un emploi, une dynamique collective. Mais comment faire pour embarquer ceux qui sont en situation de précarité ? À la Fondation Carrefour Rue, les gens viennent pour nos services d’accueil, mais dans les processus de réflexion ou de création de nouveaux projets, c’est plus compliqué. À Genève, je n’ai pas encore trouvé de modèle associatif qui arrive à intégrer pleinement les personnes concernées dans ces démarches. Pourtant, c’est essentiel. Les publics ont changé, les besoins aussi. Il faudrait que les personnes concernées puissent apporter leur pierre à l’édifice, contribuer à l’avenir. Mais aujourd’hui, c’est souvent une élite qui réfléchit à ces questions. Prenons l’exemple de la Coulou : c’est un hébergement autogéré, où 16 personnes vivent en collectivité, avec un minimum d’encadrement. Ce modèle fonctionne depuis 40 ans. Pourquoi ne pas s’en inspirer pour créer d’autres structures ? Au lieu de développer des hébergements d’urgence de 70 places, où les séjours sont limités dans le temps, on pourrait imaginer des petites structures où les gens pourraient s’impliquer, rebondir. En France, la pair-aidance (l’intervention de pairs aidants) est beaucoup plus développée, notamment dans le domaine de la santé mentale ou de l’hébergement. À Genève, c’est encore marginal. Pourtant, intégrer des personnes ayant vécu la rue dans les équipes de travailleurs sociaux, valoriser leur savoir expérientiel, ce serait une vraie richesse. Mais cela demande une ouverture d’esprit : accepter que des collègues n’aient pas de formation académique, mais une expérience de vie précieuse.
Elsa Les Fantastiques Communs travaillent sur la notion de commun. Est-ce que cela pourrait être une piste pour repenser l’hospitalité dans la ville, au-delà des lieux ?
Valérie Oui, je pense que c’est une très bonne approche. Le but des communs, c’est de se mettre ensemble pour penser l’avenir, sans oublier ce qui a déjà été fait. À Genève, il y a une longue histoire associative, avec des modèles qui ont fait leurs preuves. Il ne s’agit pas de réinventer la roue, mais de s’en inspirer, de les adapter aux réalités d’aujourd’hui. Les publics ont changé, les besoins aussi. Les jeunes, par exemple, sont peut-être moins collectifs qu’avant. Il faut redonner du sens au faire ensemble, à la participation. Avec les Fantastiques Communs, on a la chance de pouvoir réfléchir à ces questions, mais il faut veiller à ne pas exclure les personnes concernées. Comment les inclure dans ces processus ? C’est un défi. À la Fondation, nous essayons de développer des activités où chacun peut trouver sa place : ateliers d’art, radio, journal… Mais il reste du travail pour que ces dynamiques soient vraiment inclusives. Il faut que les personnes concernées se sentent légitimes, qu’elles aient envie de contribuer. Et pour cela, il faut leur donner les moyens, le temps, et surtout, ne pas les juger.