Avant de commencer cette tentative bibliographique, une précaution s’impose. Elle n’a rien d’exhaustif, elle ne prétend pas davantage résumer les auteurices qu’elle convoque. Elle ressemble plus à un billet d’humeur, ou à une fouille archéologique des auteurices que nous avons croisé·e·s sur notre route. Certaines de ces œuvres ont été lues en profondeur, d’autres sont restées à l’état de promesses ou de pistes à explorer.
Quoi qu’il en soit, nous les approchons avec une immense humilité. D’abord parce que leurs pensées débordent largement les quelques mots que nous pourrions retenir ici. Haraway n’est pas réductible à sa speculative fabulation, Ricœur n’est pas seulement l’identité narrative, Lefebvre pas juste le droit à la ville. Chacun de ces noms ouvre un continent bien plus vaste que les fragments que nous sommes venus y chercher.
Cette exploration n’a pas pour objectif de construire un panorama théorique complet. Nous avons plutôt avancé comme on avance dans un paysage inconnu, en repérant des formes, des reliefs. Certain·e·s sont devenus des points de passage, des compagnons momentanés, parfois simplement parce qu’une idée, une phrase ou une question résonnait avec ce que nous tentions de toucher du doigt.
Cette bibliographie est donc moins une tentative de synthèse qu’un carnet de navigation. Des traces laissées par des penseureuses, des artistes et des chercheureuses dont les travaux nous ont aidé à interroger ce qu’est la narration et le récit. Elle est une carte griffonnée, un carnet rempli de repères, de pistes, de croisements, de questions entourées trois fois au crayon.
Le terrain était relativement meuble, et très vite il s’est dérobé. Où chercher quand on veut parler de récit ?
Nous avons commencé à essayer de suivre sa trace, mais il apparaissait partout. Dans les histoires que les personnes racontent sur elles-mêmes. Dans les mythes fondateurs des États, les récits migratoires, dans les institutions, les quartiers. Dans les mouvements sociaux, les photographies, les enquêtes. À une terrasse de café, au téléphone avec nos mères, dans les pratiques artistiques.
Le récit semble être une matière première de la vie collective, une sorte de fil invisible qui relie les expériences individuelles à quelque chose de plus grand. Nous passons notre temps à raconter des histoires, à les transformer, à nous y reconnaître ou à les contester.
Il fallait bien s’accrocher quelque part. Évidemment, c’est Paul Ricoeur qui y est passé le premier. Temps et récit. 1000 pages environ. Faute de temps, c’est la spécialiste Sophie-Jan Arrien que nous avons consultée.
“Comme le suggère la notion même d’identité narrative, cette constitution langagière de l’ipséité a plus précisément lieu chez Ricœur par le biais d’une mise en intrigue, d’un récit, d’une histoire. Non pas une histoire objective, mais l’histoire que chacun se raconte de sa propre vie : la vie personnelle se vit, se constitue et se transforme au fil des narrations qu’elle produit et de celles qu’elle intègre continuellement. (Car aux récits propres qui s’accumulent, se greffent également des récits transmis par la tradition ou la littérature, et qui restructurent en permanence l’ensemble de l’histoire personnelle.) Chez Ricœur, l’identité narrative n’est donc jamais ni parfaitement stable ni définitive — au point même qu’on est en droit de se demander à quoi tiennent exactement l’unité et l’identité du montage narratif qui en découle.”
Arrien, S.-J. (2007). Ipséité et passivité : le montage narratif du soi (Paul Ricoeur, Wilhelm Schapp et Antonin Artaud). Laval théologique et philosophique, 63(3), 445–458. https://doi.org/10.7202/018171ar
Le récit n’est alors pas seulement une manière de raconter ce qui nous arrive. Il participe à la construction de ce que nous sommes, un « je » qui se transforme au fil des récits. Nous nous comprenons à travers les histoires que nous produisons sur nous-mêmes. Cette première découverte nous a ouvert une galerie entière : autofiction, récit de vie, identité narrative.
Ce chemin nous a mené à un autre. Si le récit est si important, alors qui a accès au droit de raconter ? Qui possède les mots ? Qui est entendu ? Qui est considéré comme crédible ?
À cette étape du chemin, nous repassons évidemment sur les traces de Bourdieu, qui nous mène entre autre à celles de la linguiste Maria Candea. Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique. La parole n’est pas répartie équitablement. Certaines voix circulent facilement, d’autres peinent à devenir intelligibles. On lutte sur le fond, sur la forme aussi.
« On pense souvent, à tort, que :
Seuls les actes compteraient, pas les mots.
Les mots auraient un sens neutre et stable.
Langue et société seraient deux choses différentes, il serait absurde de projeter des implications sociales dans des mots.
Mais souvent, on ne sait pas que :
Le langage joue un rôle actif dans nos interactions. Beaucoup de choses peuvent se jouer dans le langage.
Un langage stable et neutre n’existe pas. Les mots ont une histoire dont on ne peut pas aisément les séparer.
Le langage peut être à la fois un reflet de nos représentations sociales et un instrument pour les changer. Les luttes ont souvent un aspect linguistique : se saisir des mots, c’est revendiquer non seulement un droit à la parole, mais une vision du monde. »
Maria CANDELA et Laélia VÉRON, Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique, La Découverte, 2019.
Notre piste relie récit et pouvoir. Les récits peuvent émanciper. Ils peuvent aussi enfermer, manipuler ou parler à la place de celleux qu’ils prétendent représenter. Ils peuvent rendre une expérience visible ou au contraire l’effacer.
« Le partage du sensible fait voir qui peut avoir part au commun en fonction de ce qu’il fait et du lieu où il est. Avoir telle occupation en tel type de lieu définit des compétences ou des incompétences au commun. Cela définit le fait d’être ou non visible dans un espace commun, doué d’une parole commune, etc. Il y a donc, à la base de la politique une « esthétique », à entendre en un sens kantien, éventuellement revisité par Foucault : un découpage des temps et des espaces, du visible et de l’invisible, de la parole et du bruit qui définit à la fois le lieu et l’enjeu de la politique comme forme d’expérience. La politique porte sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire, sur les propriétés des espaces et les possibles du temps. »
Jacques Rancières, Entretien La fabrique du sensible, Multitudes
Que se passe-t-il lorsqu’une personne ou un groupe est dépossédé de son histoire ? Et inversement, qu’est-ce qui se produit lorsque les personnes concernées reprennent la main sur la manière dont elles sont racontées ?
C’est peut-être là que nous touchons enfin à ce qui est le plus proche de nos Résidences Merveilleuses. Pas au récit en général, mais à la narration dans le champ social.
À partir de là, la carte commence à changer de forme, et le récit à ressembler plutôt à une pratique qu’à un objet littéraire. Où s’arrête-t-il ?
Michel de Certeau considère la marche comme un espace d’énonciation, Lefebvre que les « lieux parlent et racontent, comme un récit murmuré et un peu brouillé ». Les lieux racontent quelque chose. Le récit n’est plus seulement dans les mots, il est aussi dans les manières d’habiter.
« L’acte de marcher est au système urbain ce que l’énonciation (le speech act) est à la langue et aux énoncés proférés. Au niveau le plus élémentaire, il a en effet une triple fonction « énonciative »: c’est un procès d’appropriation du système topographique par le piéton (de même que le locuteur s’approprie et assume la langue) ; c’est une réalisation spatiale du lieu (de même que l’acte de parole est une réalisation sonore de la langue) ; enfin il implique des relations entre des positions différenciées, c’est-à-dire des « contrats » pragmatiques sous la forme de mouvements (de même que l’énonciation verbale est « allocution », « implante l’autre en face » du locuteur et met en jeu des contrats entre colocuteurs). » La marche semble donc trouver une première définition comme espace d’énonciation ».
Michel DE CERTEAU, L’Invention du quotidien, Gallimard, 1990
« Les maisons paysannes et les villages parlent et racontent, comme un récit murmuré et un peu brouillé, la vie de ceux qui les construisirent et les habitèrent. Tant ils en portent la marque. ».
Henri LEFEBVRE, La production de l’espace, Editions Anthropos, 1974
Nous nous perdons en chemin.
Le Théâtre de l’opprimé, les Community Arts, les démarches participatives, le travail social, la médiation culturelle, la recherche-action, certaines pratiques artistiques ou territoriales. Toutes semblent confrontées à une question similaire quand elles essayent de créer des récits : comment faire émerger des récits qui ne soient pas seulement recueillis, mais véritablement portés par celleux qui vivent les situations ?
Nous arrivons à la fiction. Pas comme échappatoire au réel, mais comme une manière d’agir sur lui.
Haraway parle de fabulation spéculative. La fiction ne consiste pas seulement à inventer des mondes imaginaires, mais à faire advenir des mondes possibles, à rendre pensables d’autres formes d’existence. De son côté, Boal fait du théâtre un espace d’expérimentation où le spectateur devient spect-acteur, capable d’explorer d’autres manières d’agir face aux situations d’oppressions. Dans les deux cas, le récit n’est plus seulement une représentation du réel, il devient un outil pour l’éprouver, le déplacer, le transformer. Raconter pourrait ne pas consister uniquement à décrire le monde tel qu’il est, mais aussi à ouvrir des brèches vers ce qu’il pourrait devenir.
« In looping threads and relays of patterning, this sf practice is a model for worlding. Sf must also mean “so far,” opening up what is yet-to-come in protean time’s pasts, presents, and futures.»
Donna Haraway - SF: Speculative Fabulation and String, 100 Notes, Nº033
« Au fond le théâtre de l’ opprimé, c’est un théâtre qui a pour condition l’appropriation par le spectateur des moyens de production du théâtre; mais plus encore, il doit susciter chez le spectateur le combat pour l’appropriation des moyens de production de sa propre existence. C’est-à-dire qu’il débouche nécessairement sur l’action […] Le théâtre devient ainsi le lieu où on répète l’action future. Il n’est donc pas une manière d’interpréter le passé, mais de préparer l’avenir. »
A. Boal, « Le “Théâtre de l’opprimé” (Entretien entre Augusto Boal, Émile Copfermann, Patrick Sempéray et Pierre Razdac) », Critique communiste, n°28, 1979.
Une dernière zone de fouille semble traverser presque toutes les autres : celle de l’éthique. Car raconter transforme, photographier transforme, enquêter transforme, restituer transforme. Toute mise en récit implique une responsabilité. Une histoire confiée n’est jamais un matériau neutre. Une image n’est jamais un simple document.
« Dans quelles conditions peut-on produire des images des enquêté.e.s ? Comment peut-on utiliser ces images ? Leur diffusion doit-elle s’accompagner de précautions particulières ? Les enjeux éthiques et juridiques liés aux images sont présents de l’entrée sur le terrain jusqu’à la restitution des résultats. Dans ce domaine, les doutes demeurent nombreux sur les « bonnes » pratiques à suivre. »
Burton-Jeangros, Claudine (éd.) (2017). L’éthique (en) pratique : la recherche en sciences sociales. Genève : Université de Genève (Sociograph - Sociological Research Studies, 34)
« La capacité de transmettre suppose une double vigilance : à la fois une vigilance sur les conditions socio-politiques de l’énonciation afin d’assurer la pluralité des prises de parole et des récits ; à la fois une vigilance sur les dispositions « méthodologiques » (qui relève aussi d’une « méthode politique ») retenues par le collectif afin de préserver une réelle disponibilité d’écoute, à savoir notre capacité à accueillir ce que l’expérience nous dit par son récit. »
Pascal NICOLAS-LE STRAT, La transmission des expériences collectives https://www.pnls.fabriquesdesociologie.net/la-transmission-des-experiences-collectives/
À ce stade, il semble que nous cherchions plutôt ce que rend possible le récit, pas ce qu’il est. La manière dont il relie des expériences individuelles à des questions collectives. La manière dont il permet à des personnes de se reconnaître, de transmettre, de résister, d’imaginer ou d’agir.
Cette bibliographie est un vrai chantier de fouilles, chaque auteur·ice étant une balise, chaque concept une galerie à explorer, chaque discipline une piste ouverte.
Au fond de toutes ces explorations n’ont fait que renforcer nos questionnements, nourrir nos doutes, et nous ont mis sur une voie : c’est à tâtons, avec la plus grande délicatesse, beaucoup de précaution sur la posture que l’on ne peut qu’avancer lorsqu’on tente de mettre en récit des expériences collectives, des tentatives fragiles, des personnes parfois précarisées.

