Hospitalité et prendre soin: 2 valeurs, 2 notions comme une invitation. C’est le fil rouge thématique sur lequel l’association travaille depuis 2025. À travers des résidences, des explorations et des expériences, nous tissons du lien autour de ces fondamentaux de la cohésion sociale.

L’hospitalité et le prendre soin : quelques éléments fondateurs

Pourquoi cette thématique ?
  • Parce que la notion d’hospitalité se résume souvent à la notion d’accueil.

  • Parce que ces deux notions touchent le terrain public, professionnel et le terrain privé, et qu’individuellement il est possible d’avoir des postures différentes suivant le terrain sur lequel on joue.

  • Parce que l’accueil aujourd’hui est maîtrisé dans le cadre de processus de consommation mais beaucoup moins dans des processus de réponse à des besoins réels et/ou vitaux. Parce que lorsqu’il s’agit de répondre à des besoins vitaux urgents, il est plus difficile de s’interroger sur la notion d’accueil et d’hospitalité.

  • Parce que la vulnérabilité rend beaucoup plus sensible au « prendre soin ».

  • Parce que nous pensons que le « prendre soin » doit être au cœur de notre façon d’agir, mais nous nous rendons bien compte que c’est plus facile à dire qu’à faire tous les jours, au quotidien…

  • Parce que nous souhaitons questionner nos pratiques / habitudes et celles que nous rencontrerons en essayant de donner plus de place au « prendre soin » dans nos gestes quotidiens .

Mini état de l’art et résonances dans nos pratiques

Si l’hospitalité est souvent définie comme « l’action de recevoir chez soi l’étranger qui se présente », ce qui nous intéresse ici ne se réduit pas à l’action : c’est la manière dont nous accueillons aujourd’hui. L’hospitalité n’est pas un geste parmi d’autres, c’est une qualité de la relation, un comment plus qu’un quoi. Le mot lui-même porte cette ambiguïté : en français, « hôte » désigne à la fois celui qui accueille et celui qui est accueilli. Ce double sens, hérité du latin hostis (l’étranger) et hospes (l’hôte, celui qui reçoit), a été travaillée par Jacques Derrida, et permet de distinguer la loi inconditionnelle de l’hospitalité (accueillir l’autre sans condition, sans même l’attendre) et les lois conditionnelles qui régissent concrètement l’accueil et en fixent les conditions (droits, devoirs, seuils, filtres). Ainsi, pour nous, l’hospitalité est-elle moins un protocole d’accueil qu’une posture, traversée de tensions, qui s’éprouve dans les gestes. 
Le prendre soin quand à lui, peut s’incarner dans la dignité dans la manière de soigner. Nous pensons par exemple aux Hospices de Beaune, où on comprend l’importance d’être soigné dans un lieu somptueux, avec des soins attentifs. L’esthétique n’est pas un ornement du soin, elle en fait partie. Cette dignité existe également dans la trajectoire des théories du care. Celles-ci naissent de la distinction care / cure : différencier l’acte médical (guérir, to cure) de la manière dont on accompagne la personne (prendre soin, to care). Le care se définit d’abord comme la « capacité de prendre soin d’autrui », avant que Joan Tronto n’élargisse la notion pour en faire théorie politique de la vulnérabilité et de l’interdépendance. Notre ressenti, c’est que le care devrait être partout, et il s’agit de le replacer au cœur de tous les métiers (du médical au paramédical, du paramédical au social). Le care n’est pas un supplément d’âme : c’est l’infrastructure invisible du vivre-ensemble, massivement assignée aux femmes et aux catégories dominées, et pour cela massivement invisible. 
Aussi, notre travail consiste à naviguer entre les deux notions : à articuler l’hospitalité (l’accueil de l’étranger, l’épreuve du seuil) et le prendre soin (l’attention à la vulnérabilité, le soin de la relation), sans les confondre ni les opposer.
Ces notions, elles s’incarnent dans la manière dont on fait : dans l’esthétique, dans l’adresse à l’autre, dans le soin mis à chaque détail. Ce soin mis crée en retour un soin de la relation. Notre position extérieure (nous arrivons dans des lieux où nous ne travaillons pas, en tiers) crée une forme de mise en abyme : elle rend visibles des gestes que les équipes, prises dans le quotidien, ne voient plus. Notre travail consiste précisément à remettre l’hospitalité et le prendre soin au cœur des pratiques, au-delà des intentions de départ. Nous nous inscrivons ainsi directement dans la trajectoire du design du soin, théorisé par Cynthia Fleury et Antoine Fenoglio dans Éthique et design. Pour un climat du soin (PUF, 2024) : faire de l’architecture et du design les alliés de l’habitabilité et du soin, au service des politiques publiques et des initiatives citoyennes. Ce qui nous intéresse dans la façon de faire du designer, c’est sa posture : humilité, observation, compréhension fine des enjeux avant d’intervenir. C’est une méthode qui permet d’arriver sans les gros sabots, de comprendre un lieu et ses usages avant de proposer quoi que ce soit. Une méthodologie de l’accueil, en somme : le designer arrive en hôte.
Par ailleurs, le soin ne s’adresse pas qu’aux personnes. Jérôme Denis et David Pontille, dans Le soin des choses. Politiques de la maintenance,  montrent que la maintenance consiste à « garder prise sur des objets pour agir sur les conséquences de leur usure », et invitent à dépasser l’opposition entre ceux qui s’occupent des objets et ceux qui prennent soin du vivant. Le soin des choses rejoint le soin des lieux et le soin des personnes : c’est la même posture, appliquée au monde.
Malgré tout, il faut souligner que les terrains sont nos premières sources d’apprentissages en matière d’hospitalité et de prendre soin. Nous y apprenons que l’hospitalité peut être un besoin d’ouverture vers l’extérieur : sans cela, les personnes du lieu se sentent coupées du monde. L’hospitalité n’est pas un luxe offert à l’étranger, c’est une nécessité vitale pour ceux qui l’offrent. Nous apprenons aussi qu’être hôte n’est donc pas attaché à un lieu propre, c’est une posture transportable. On peut « faire chez soi » ailleurs. L’hospitalité se déplace avec ceux qui la pratiquent. Déplaçons la. Partout.

Une courte bibliographie de l’hospitalité et du prendre soin

Jacques Derrida (avec Anne Dufourmantelle)
De l’hospitalité
Calmann-Lévy, 1997 - l’hospitalité inconditionnelle, l’« hostipitalité ».
Anne Gotman
Le sens de l’hospitalité. Essai sur les fondements sociaux de l’accueil de l’autre
PUF, coll. « Le lien social », 2001.
Cynthia Fleury & Antoine Fenoglio
Éthique et design. Pour un climat du soin
PUF, 2024. - Voir aussi Cynthia Fleury,
« Le care, au fondement du sanitaire et du social »
(Chaire de- Philosophie à l’Hôpital).
Carol Gilligan
Une voix différente. Pour une éthique du care
Flammarion, 2008 (éd. orig. In a Different Voice, Harvard University Press, 1982).
Joan Tronto
Un monde vulnérable. Pour une politique du care
La Découverte, 2009.
Jérôme Denis & David Pontille
Le soin des choses. Politiques de la maintenance
La Découverte, 2022.
POLAU (dir.)
Arts et hospitalités urbaines
Carnet #1, 2017 .